Interview par Christophe Alix publiée dans le journal Libération https://www.liberation.fr/planete/2019/10/04/green-new-deal-pour-changer-de-cap-il-faut-faire-table-rase-de-l-europe-austeritaire_1755431

Pour la député européenne Aurore Lalucq, la réorientation de l’Europe à travers ce plan de soutien à l’économie verte promis par la nouvelle présidente de la Commission ne peut se faire sans la mise en place de nouveaux critères sociaux et environnementaux.

Comment changer l’Europe sans faire bouger sa doxa économique fondée sur le respect de critères définis à la fin du siècle dernier à Maastricht ? Récemment élue au Parlement européen sur la liste Envie d’Europe (PS, Place publique) menée par Raphaël Glucksmann, la jeune économiste Aurore Lalucq s’est attaquée à cet Himalaya lors de la discussion du «semestre européen», à savoir la coordination des politiques économiques européennes. A l’occasion du vote de ce texte en commission, elle a tenté d’introduire de nouveaux critères sociaux et environnementaux dans l’appréciation des économies européennes. Comme la droite (PPE) s’y est opposée, une majorité de progressistes s’est ralliée à sa cause pour bloquer l’adoption du texte et aucun compromis n’a été trouvé. Interview avec celle qui se présente comme la «bête noire de la droite européenne».

Comment l’Europe peut-elle «verdir» ses indicateurs économiques comme vous l’avez proposé au Parlement de Strasbourg ?

Ce vote du «semestre européen» sur les indicateurs économiques, c’était l’occasion de changer la donne : ils doivent être élargis si l’on veut adapter notre modèle économique à une vraie transition écologique. J’ai proposé l’instauration d’une nouvelle règle d’or pour les investissements publics absolument nécessaires à cette transition, et un changement de ces indicateurs pour y intégrer de nouvelles mesures (perte de biodiversité, émissions de CO2, précarité énergétique, etc.) qui devraient devenir aussi contraignantes que les critères de Maastricht, les fameux 3 % de déficit et 60 % de dette. C’est vital pour changer de logiciel si on veut se donner réellement les moyens de mettre en place un «Green New Deal» européen comme l’a promis la nouvelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

Le New Deal américain avait lui aussi introduit un nouvel indicateur, dites-vous…

Le New Deal de Roosevelt en 1933 aux Etats-Unis était un projet social global, et pour le mettre en place et apprécier ses effets sur la richesse du pays, on a introduit un nouvel indicateur : le PIB. Presque quatre-vingt-dix ans après, c’est cette même ambition qu’on doit répliquer en l’adaptant à nos enjeux. Pour changer le cap, il faut changer la base. Faire table rase. En votant ces amendements, la droite aurait montré qu’elle était prête à sortir de la logique austéritaire du pacte budgétaire européen mais elle ne l’a pas fait. Elle vient de laisser passer une occasion historique.

Que changerait l’adoption de ces nouveaux indicateurs sociaux et environnementaux ?

Pour être pleinement efficace, un Green New Deal ne peut pas se limiter à un plan d’investissement qui, par ailleurs à ce stade, est tout à fait insuffisant : dans son discours, Ursula Von der Leyen a évoqué une «première loi européenne sur le climat», terme très vague, avec un plan de 1 000 milliards d’euros sur cinq ans alors que la Cour des comptes européenne recommande a minima 1 115 milliards d’investissements par an ! Mais au-delà de cette question du chiffrage, essentielle, il serait totalement illusoire de penser pouvoir évaluer la pertinence de ce Green New Deal si on ne se donne des nouveaux instruments de pilotage pour y parvenir. Les indicateurs que nous proposons remplissent ce rôle : ils permettent de changer de paradigme, de vérifier que l’on va bien dans le bon sens. En les acceptant, le Parlement européen aurait donné un feu vert à Frans Timmermans, le commissaire chargé du climat, pour réorienter les règles financières auxquelles sont soumis les Etats membres. Des règles devenues tout à fait grotesques au regard de l’urgence climatique et sociale…