Tribune publiée par Aurore Lalucq dans le Nouvel Obs https://www.nouvelobs.com/politique/20191107.OBS20838/tribune-aurore-lalucq-il-faut-avec-la-meme-ferveur-que-l-extreme-droite-etre-partout.html

La députée européenne Aurore Lalucq, élue sur la liste du PS et de Place publique, était sur le plateau de LCI face à l’ex-chroniqueuse de « l’Incorrect » Julie Graziani quand cette dernière a lâché à propos d’une mère célibataire au SMIC : « A-t-elle bien travaillé à l’école ou suivi des études ?… Et si on est au SMIC, faut peut être pas divorcer dans ces cas-là ». Dans une tribune à « l’Obs », elle appelle à mener « partout » la bataille culturelle contre l’extrême droite.

Les récents propos de Julie Graziani sur le plateau de LCI, dans l’émission 24h Pujadas, ont ému et choqué une grande partie d’entre nous, et à juste titre. La couverture médiatique de cette sortie a été phénoménale. Julie Graziani a, comme il est coutume de dire, « fait le buzz ». Mais au-delà de ce buzz, et des nombreux buzz passés, on assiste ces dernières années à la présence constante, dans les médias et les réseaux sociaux, des éditorialistes d’extrême droite. À quelques nuances idéologiques près, ils ont en commun d’être jeunes, apprêtés, articulés, déterminés, capables de multiplier les saillies choquantes, tout en ringardisant la « bien pensance » de gauche. Oubliez l’extrême droite avec des yeux de verre, voici une nouvelle génération, policée sur la forme, radicale sur le fond, mue par une même volonté : prendre le pouvoir.

Il faut avoir en tête que créer ce genre de scandales répond à une stratégie de conquête du pouvoir minutieusement organisée. L’extrême droite applique tout simplement le B.A.-BA de la théorie du changement, qui nous dit en substance ceci : « pour arriver au pouvoir, un préalable est nécessaire : gagner la bataille des idées ». Cela passe en partie par la tenue de propos publics à chaque fois plus choquants, plus extrêmes, afin que ceux exprimés la veille soient finalement banalisés (le décryptage fait de Clément Viktorovitch est en cela précieux).

Une fois ces idées installées dans les consciences collectives, elles trouvent incarnation dans un candidat qui confirme une pensée déjà conquise, et le voilà validé lui-même. C’est par ailleurs ce à quoi nous avons assisté lors de la dernière élection présidentielle : les idées néolibérales étaient devenues tellement prégnantes au sein de notre société qu’Emmanuel Macron n’avait qu’à surfer sur la vague. Il l’avait d’ailleurs parfaitement compris, puisqu’il ne souhaitait même pas publier de programme.

Mais aujourd’hui ce sont les idées d’extrême droite qui ne cessent de gagner du terrain dans le débat public et dans les consciences : le centre de gravité politique s’en trouve déplacé, et nous voilà, pas si choqués finalement, devant une interview d’Emmanuel Macron accordée à « Valeurs Actuelles », magazine dont la réputation n’est pourtant plus à faire.

La bataille culturelle doit être gagnée à gauche

Doit-on s’en inquiéter ? Certainement. Doit-on s’en désespérer ? Certainement pas. Le moment est au contraire à la mobilisation car la bataille culturelle doit être gagnée à gauche sans quoi l’extrême droite arrivera au pouvoir.

Maintenant, reste à savoir si cette bataille peut être gagnée ? Oui, clairement car les signaux sont là. Côté leaders d’opinion, le néolibéralisme ne fait plus recette. Les institutions internationales, hier émissaires de l’idéologie néolibérale (OCDE, FMI, Banque mondiale), appellent aujourd’hui nos Etats à lutter contre les inégalités, à dépenser de l’argent public dans la transition écologique, la santé, l’éducation ; même son de cloche du côté d’économistes traditionnellement non classés « à gauche ».

Du côté de nos concitoyens, l’attente est réelle. A titre personnel, j’ai pu le constater avec l’immense soutien reçu après avoir porté la contradiction à Julie Graziani dans cette même émission : en rappelant des évidences telles que le rôle des luttes ouvrières et du Front populaire dans la conquête des droits sociaux, la prégnance des inégalités dans notre société ; en dénonçant les attaques constantes faites aux plus fragiles, ces « fainéants » qui ne demandent qu’à vivre décemment de leur travail. Je tiens d’ailleurs à saluer femmes, smicards du privé, patrons de petites entreprises, fonctionnaires, vacataires, personnels hospitaliers, étudiants, chômeurs, retraités, enseignants, etc. Ceux qui ont eu besoin de me remercier tant on les ignore, tant on les maltraite, tant on les insulte, et tous les autres.

Alors si d’aucuns pensent qu’il ne faut pas se rendre sur ces plateaux télé, sur les chaînes d’info où les chroniqueurs étiquetés très à droite, radicaux, ou caricaturaux, s’expriment, je pense l’exact contraire : il faut, avec la même ferveur que l’extrême droite, être partout, donc aussi à cet endroit, pour exposer sans retenue nos idées, celle de la défense de l’intérêt général, des classes moyennes, de la démocratie, de l’égalité sociale, de la transition écologique et de la lutte contre toutes les formes de discrimination.

Mener la bataille culturelle contre l’extrême droite, c’est certes faire la lumière sur sa stratégie rhétorique, mais c’est surtout ne pas attendre que la défense des idées progressistes soit devenue choquante parce qu’inexistante. C’est cesser d’avoir honte ou peur de nos idées. C’est au contraire les exprimer haut, fort, partout.